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20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 10:00

Cet article est également publié sur le blog des vendredis intellos.

 

Dans une circulaire parue en janvier 2013, le gouvernement a indiqué sa volonté de rescolariser les enfants de moins de trois ans.

L'objectif : que d'ici trois ans, 30 % des enfants concernés dans les secteurs défavorisés puissent être scolarisés.

 

La scolarisation des moins de 3 ans était encore fréquente il y a une dizaine d'année. Ayant grandi dans des quartiers classés ZEP, mes frères en ont bénéficié quand ils étaient petits (un de mes frères est même entré à l'école 3 jours avant son deuxième anniversaire !).

Ma mère, institutrice, a été nommée il y a une dizaine d'année dans une classe de toute-petite section qui venait d'être créée. Les enfants étaient accepté selon leur date de naissance, des plus âgés aux plus jeunes, et entraient à l'école des enfants qui avaient entre 2 ans et 1/2 et 2 ans et 8 mois. La classe avait été aménagée spécialement pour des enfants de cet âge. La rentrée se faisait par étape, quand l'enfant était prêt, soit en septembre, soit à la Toussaint, soit en Janvier. Elle garde un très bon souvenir de cette période, avec des enfants à l'aise, même si elle reconnaît qu'une institutrice et une ATSEM pas forcément à l'aise avec les tout-petits, ce n'est pas toujours suffisant pour entourer suffisamment les enfants, et que c'est dur pour certains d'entre eux.

Au fil des années, la classe s'est transformée en classe à double niveaux, tout-petits/petits, puis en classe de petits avec quelques tout-petits, puis en classe de petits, les tout-petits n'étant plus scolarisés dans son école. En cela, sa classe est un bon exemple des conséquences de la politique de suppression de postes dans l'éducation nationale, comme le montre cet article du Monde (déjà cité ci-dessus) : 

La scolarisation dite précoce, utilisée comme une variable d'ajustement pour supprimer des emplois dans l'éducation nationale, a en effet vu ses effectifs chuter en dix ans de 34,5 % à 13,6 % en moyenne.

A cette époque, je suivais d'assez près son travail. En particulier, j'étais souvent présente les premiers jours de l'année scolaire, et je photographiais tout ce qui se passait en classe afin de pouvoir montrer aux parents ce que faisaient leurs enfants pendant la journée (et leur montrer que si la séparation était difficile, la plupart du temps les enfants étaient ravis 10 minutes après). J'ai donc une image plutôt favorable de la scolarisation des tout-petits.
J'ai aussi vu des enfants qui n'étaient pas prêts. Mais des enfants de 3 ans autant que des plus jeunes. Je me souviens d'un enfant en particulier, qui refusait de lâcher ma mère d'une semelle pendant toute la journée. Comme elle était directrice, elle était "détachée" dans son bureau un jour par semaine, impossible de le laisser dans la classe avec l'autre maîtresse, il restait collé à ma mère et elle a pas mal de souvenirs de RDV faits avec cet enfant endormi, qui faisait la sieste sur ses genoux.

Mais c'est une exception, heureusement !

J'ai assisté il y a quelques jours au travail à une conférence sur la scolarisation des moins de 3 ans et j'ai eu envie d'aller au delà de mon expérience personnelle et de creuser un peu la question, d'autant qu'elle est d'actualité !

Rescolariser les moins de 3 ans, une volonté politique

Comme je le disais un peu plus haut, la scolarisation des moins de trois ans est une volonté du gouvernement actuel, dans le cadre de la "refondation de l'école". Une circulaire a donc été publiée en décembre 2012, dans ce sens. Homesweetmome en avait parlé ici

Le développement de l'accueil en école maternelle des enfants de moins de trois ans est un aspect essentiel de la priorité donnée au primaire dans le cadre de la refondation de l'école ; de nouveaux effectifs y seront consacrés dès la rentrée 2013.

L'objectif est clairement annoncé : il s'agit de favoriser la réussite scolaire des enfants issus des milieux défavorisés :

Il s'agit notamment d'un moyen efficace de favoriser sa réussite scolaire, en particulier lorsque, pour des raisons sociales, culturelles ou linguistiques, sa famille est éloignée de la culture scolaire. Cette scolarisation précoce doit donc être développée en priorité dans les écoles situées dans un environnement social défavorisé, que ce soit dans les zones urbaines, rurales et de montagne ainsi que dans les départements et régions d'outre-mer.

 

Est-ce que la scolarisation des moins de 3 ans permet vraiment de lutter contre l'échec scolaire ?

Le site du ministère renvoie à une étude PISA intitulée l'accès à l'enseignement préprimaire permet-il d'améliorer les résultats scolaires ? qui affirme que pour l'ensemble des pays de l'OCDE :

 

Les élèves de 15 ans ayant suivi un enseignement préprimaire obtiennent de meilleurs résultats aux évaluations PISA que les autres, même après contrôle du milieu socio-économique.

 

MAIS cet "enseignement préprimaire" désigne l'ensemble de l'école maternelle, et pas spécifiquement l'année de toute petite section.

 

Dans une étude de 2012 concernant la scolarisation avant trois ans en France (qui donne également le nombre d'élèves concernés et leur répartition géographique) montre qu'il n'y a pas de différence entre les enfants scolarisés à deux ans ou à trois ans. 

Sur l’aspect cognitif, il n’y a pas d’écart entre élèves scolarisés à deux ans et élèves scolarisés à trois ans aux évaluations passées en sixième (...). En revanche, la recherche d’« effets croisés » donne des résultats significatifs, même s’ils restent assez minces (tableau 8). Ainsi, pour les élèves nés au premier trimestre,
la scolarisation à deux ans apporte un gain de 2,6 points par rapport à la scolarisation à trois ans, tandis que pour les élèves du dernier trimestre, elle provoque une baisse des performances de 4,6 points. Certains de ces élèves ont peut-être intégré l’école de façon trop précoce pour vraiment en tirer profit.

 

On peut donc noter que si une scolarisation des enfants entre 2 ans 1/2 et trois ans peut être intéressante, elle est contre-productive avec des enfants trop jeunes.

Et qu'en général, la scolarisation des moins de trois ans ne permet pas une meilleure réussite scolaire. Une autre étude, un peu plus ancienne, apporte cependant un éclairage différent pour les enfants issus de milieux défavorisés :

Une étude de l’Institut de recherche sur l’Économie de l’Éducation (IREDU-Dijon), en 1992, a montré que si la scolarisation précoce ne comble pas le fossé entre les différents milieux sociaux, elle est néanmoins positive pour les enfants de milieux populaires. Ces résultats ont été affinés dans une enquête conduite par Jean-Pierre Jeantheau et Philippe Murat (Direction de la Prospective et du Développement, Ministère de I’Education Nationale), qui a démarré en 1997. (...) Cette enquête montre qu’il existe un effet positif réel de l’accueil à moins de trois ans pour les enfants de milieux défavorisés, scolarisés en ZEP. Enfin, les parents de milieu favorisé perçoivent, eux, cet accueil à deux ans comme une « super stimulation » offerte aux enfants, un « super cahier de vacances », et un facteur d’enrichissement culturel supplémentaire. (...) Une autre étude, menée par Agnès Florin (professeure en psychologie de l’enfant à l’Université de Nantes) et son équipe, a adopté une démarche longitudinale et prospective. Des enfants ont été suivis de la petite section jusqu’au CP. Cette étude confirme que les enfants d’ouvriers tirent bénéfice de la scolarisation à deux ans, en particulier en terme de développement des compétences linguistiques.

 

Cela correspond donc bien à l'objectif du gouvernement qui est de développer en priorité la scolarisation des moins de trois ans dans les ZEP.

 

Mais au-delà des résultats scolaires, Est-ce que l'école est adaptée à des enfants aussi jeunes ?

Ce point fait fortement débat. Certains pensent clairement que non, comme Alain Bentolila qui préconise dans un rapport officiel de renoncer à la scolarisation des moins de trois ans (et qui entraînera les réflexions de Darcos qui ne comprend à propos des Bac+5 changeurs de couches). 

 

Un rapport de 2011 de l'Inspection générale de l’éducation nationale cite un rapport de la défenseure des enfants de 2003 :

La défenseure des enfants, dans le rapport annuel au Président de la République et au Parlement en 2003, sonne à nouveau la charge. Reconnaissant les bonnes intentions qui ont présidé à la promotion d’une scolarisation précoce, elle dénonce « les effets imprévus mais reconnaissables d’un parcours scolaire entamé dès deux ans » en relayant les inquiétudes de spécialistes divers de la petite enfance qui se rapportent à quatre domaines :
- le non-respect des rythmes biologiques des jeunes enfants, en particulier de leur besoin de repos ; le caractère individuel des rythmes est difficile à prendre en compte en milieu collectif et ce d’autant plus que, souvent, les jeunes enfants sont mêlés à d’autres, plus grands, qui ont d’autres besoins sur lesquels l’école se focalise toujours en priorité ;
- le manque d’interactions langagières adaptées du fait du rapport entre nombre d’adultes et nombre d’enfants ;
- le malmenage psychologique : d’une part, la sécurité affective des petits n’est pas suffisamment assurée dans des grands groupes sans individualisation, l’insécurité ressentie entraînant soumission de l’enfant au groupe (fusion dans le groupe) ou opposition exacerbée ; d’autre part, l‘acquisition de la propreté pour permettre l’entrée à l’école se fait souvent sous une contrainte qui n’est pas sans dommage. Les pédopsychiatres décrivent des enfants plus anxieux et plus
agressifs qu’il n’est normal de le voir, colériques et hypersensibles aux séparations ;
- les acquisitions cognitives imposées de manière prématurée et souvent inefficace, ce, d’autant plus que l’école maternelle dérive vers une conception plus scolaire depuis que la grande section est rattachée au cycle 2.

 

Bernard Golse, lui, insiste sur le fait que tant que l'enfant n'a pas atteint le stade "du oui, du je, du rond", il est dans la période de la construction psychique et pas encore dans celle de l'apprentissage, et que l'école n'est donc absolument pas adaptée. Il faut donc s'intéresser au stade de chaque enfant, sachant que cette étape est atteinte en moyenne vers 2 ans 1/2 (ce qui pourrait donc s'appliquer à certains "tout-petits" nés en début d'année civile). Il insiste sur le fait qu'il faut laisser aux bébés le temps d'être des bébés et ne pas vouloir aller trop vite. 

D'autres y sont plutôt favorables, mais soulignent qu'il faut prendre en compte, individuellement, la maturité des enfants, très variable d'un enfant à l'autre.

C'est le cas d'Agnès Florin :

"Il faut voir comment a évolué l'enfant avant la scolarité, quelles expériences de vie collective il a connues (...). L'important, c'est de s'assurer que le rythme de vie de l'enfant soit adapté à l'école maternelle. Globalement, l'école à 2 ans a un impact positif mais pas pour tous les enfants."

Je trouve que c’est une bonne chose, notamment lorsque les deux parents travaillent et que ces derniers ne peuvent pas accompagner leur enfant comme ils le souhaiteraient. Du point de vue du petit, cela l’enrichira sur un plan culturel et verbal. (...) Je pense aussi que l’apprentissage précoce peut permettre de lutter contre l’échec scolaire, notamment dans les milieux défavorisés. Bien maîtriser le vocabulaire permet de mieux maîtriser sa relation à l’autre, et de développer son système de pensée. La scolarisation avant trois ans permettrait ainsi pour certains enfants issus de familles où les parents maîtrisent mal le français, de combler leur retard. Bien entendu, il ne faut pas que cette scolarisation précoce soit obligatoire.

Aufeminin.com : Quels sont selon vous les bénéfices d’une scolarisation précoce pour l’enfant ?
MDK : La scolarisation précoce permet de développer les trois types d’intelligence. Tout d’abord, l’intelligence cognitive, mais aussi l’intelligence sociale : en contact avec d’autres individus, l’enfant apprend à vivre avec les autres. L’intelligence sociale permet ensuite au petit de développer son intelligence émotionnelle. Cette dernière est essentielle pour qu’il soit heureux en groupe. Aussi, scolariser un enfant plus tôt (certaines crèches le font déjà également), permet d’alerter les parents sur un trouble psycho-affectif qui serait passé inaperçu autrement, et ainsi de proposer un accompagnement adéquat.
(...)
Notons tout d’abord qu’on ne peut pas mobiliser un enfant avant deux ans et demi.

La scolarisation avant 3 ans, un moyen de faire garder son enfant, mais aussi de le socialiser :

Monique de Kermadec souligne donc le fait que l'école est aussi un moyen de garde pour les parents qui travaillent. Moyen de garde qui a l'avantage d'être gratuit pour les parents, et beaucoup moins cher pour l'état que les structures petite enfance. Bernard Golse est persuadé que c'est d'ailleurs la principale motivation de l'Etat dans cette histoire.

De nombreux parents sont demandeurs pour des questions pratiques et financières. J'ai assisté à de nombreux cas où les parents poussaient pour une prise en charge par l'école la plus précoce et la plus large possible. Je sais pour en avoir parler avec des directeurs d'école que de nombreux parents s'opposent à une rentrée échelonnée, par exemple, parce qu'ils ont besoin que leur enfant soit gardé dès le début de l'année scolaire toute la journée. Loin de moi l'idée de jeter la pierre à ces parents, je sais à quel point cela peut être compliqué de trouver une solution de garde et de la financer.

Cela concerne les parents qui travaillent, mais la conférencière qui parlait il y a quelques jours soulignait que même dans le cas où les parents ne travaillaient pas, nombre d'entre eux étaient demandeurs car ils sentaient que leurs enfants avaient besoin d'une forme de socialisation (et qu'eux avaient besoin de temps pour eux) et qu'ils n'avaient pas réussi à en obtenir sous d'autres formes (pas de place en halte-garderie par exemple).

On ne peut pas, à mes yeux, réduire l'enjeu de la scolarisation des moins de trois ans à cela, mais il serait naïf ou de mauvaise foi de ne pas le prendre en compte.

Je vais m'arrêter là pour aujourd'hui parce que mon article est déjà beaucoup plus long que ce que j'avais prévu, mais je vous parle la semaine prochaine de ce qui est prévu dans la circulaire pour adapter l'accueil à l'école de ces enfants très jeunes et vous parler d'une expérience menée dans une "classe passerelle" à Roubaix !

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